jeudi 12 janvier 2012

Transfigurations 2010





Tout se passe dans une tension assourdissante. Les figures que Katerina Christidi semble avoir gravées avec son fusain sur la toile, ne sont en réalité que des transfigurations, des formes implosées par des états d’âme brutalement amplifiés. Encastrées dans la surface de ce dessin extrêmement dense et délibérément vertical, à la fois écran et fresque, figées dans le silence de la matière, elles inspirent une inquiétante étrangeté : leur statut s’apparente à ceux des fantômes et des monstres, leur monde n’est autre que celui du rêve. Devant elles, comme devant toute image sapée par l’esprit tragi-comique du grotesque, le sentiment qui domine est celui de l’étonnement, nous sommes à la fois effrayés et poussés vers le spasme libérateur, un rire qui restera pourtant lui aussi muet, étouffé par le spectre du néant.

Premier signe alertant, ce regard intense mais vide. Les yeux de ces créatures sans corps, têtes hybrides détachées du réel, reflètent à la fois l’absence de toute sentimentalité et spiritualité et une condition existentielle hors limites. Pour celle qui les a inventées, il s’agit presque de variations du même toujours thème, l'état dans laquelle nous met le fait de subir certaines situations. Frappé par ces violents coups symboliques, ces chocs inattendus et souvent ressentis comme complètement absurdes, notre être semble momentanément en état d’implosion, le regard reste suspendu et fixe, aveugle devant une vue extérieure littéralement effacée par l’impact des émotions.


La deuxième chose qui nous interpelle devant ces figures spectrales est leur aspect déformé. Les traits de leur visage n’ont rien d’humain, la bouche, souvent absente, n’est là qu’au moment du cri, les oreilles, quand elles existent, sont énormes et collées sur les deux côtés du visage comme des champignons malformés, le nez est exclus, quand aux cheveux, il s’agit sans hésitation de l’élément qui s’impose. Comme dans les icônes byzantines ou les enluminures de l’art chrétien médiéval, dans les portraits warholiens ou les bandes dessinés, la chevelure massive fonctionne comme une sorte de voile, « un casque » dit souvent l’artiste, posé sur la tête comme un accessoire. L’intention dramatique est explicite : la mise en scène élémentaire de ces créatures bizarres dans des micro-gags, est aussi importante que leur ornementation, des fois à l’aide d’accessoires et autres éléments décoratifs, des fois en leur ajoutant des bosses, des ombres, des rides, des plis et autres dédoublements ou excroissances.

Les deux grands dessins choisis par l’artiste pour l’exposition, ainsi que les trois petits, issus d’une série de quinze, habituellement exposés ensemble, à la fois poursuivent et marquent un tournant important dans l’œuvre de Katerina Christidi. L’esthétique du grotesque et de l’informe, les héros des contes pour enfants (le petit chaperon rouge, Alice au pays des merveilles, le pirate, l’arlequin), les poupées, les mannequins, les pantins et autres personnages burlesques, ont été des motifs constitutifs de cette œuvre. Or ces nouveaux dessins au fusain inscrivent sa démarche dans une tradition qui va des gravures de Goya et de William Hogarth aux performances délirantes de Mike Kelly et aux sculptures d’Ervin Wurm en passant par les gravures du visionnaire Paul Scheerbart et de Paul Klee. C’est dans la série des Inventionen de ce dernier, dix gravures réalisées en 1905 et présentées en 1906 à la Sécession de Munich, que nous trouvons l’expression la plus remarquable de ce désir que partage Christidi, de marier le grotesque -assimilé à la vulgarité, à la laideur, à la « bassesse »- avec le sublime, les traits nobles du dessin ou de la gravure. Les Transfigurations de Christidi, comme les « caricatures supérieures » de Paul Klee, combinent humour noir et culture populaire, l’atmosphère sombre des créatures fantastiques de Füssli ou d’Odilon Redon et la légèreté des héros de la culture pop, cinématographiques ou autres (Clark Gable, Fantômas, Mickey Mouse…)
Cette apparente contradiction dans le choix des éléments « figuratifs », à l’origine du comique selon Novalis, s’étend par ailleurs dans la construction de l’espace pictural même. Dans cet univers phénoménal, tout est étonnamment construit, les espaces sont souvent délimités avec une rigueur géométrique, les contours tracés afin de créer des volumes denses et concrets. Même quand la figure est abîmée à l’extrême, ruinée, comme dans le cas de cette tête « de vieux », transformé en matière brute, exposée ici, l’impression qui domine est celle d’une pétrification. Et pourtant rien n’est plus instable qu’une figure incomplète et déformée, sapée par l’angoisse, abandonnée à son « accidentalité interne » comme dirait Hegel. Katerina Christidi aime cette perte des repères, elle avoue chercher même cette sensation de « contrôler du hasard » durant la réalisation des grands dessins. En se positionnant très près de la  toile pour exécuter ses traits répétitifs et monotones, elle perd la vue d’ensemble, et se laisse presque guider par les caprices de la figure, qui se révèle à elle progressivement. Elle efface et retrace, se laisse surprendre par ce jeu d’apparitions-disparitions qu’on retrouve aussi bien dans les gags des films muets que dans l’ambiance des grottes. Tout ici, se passe dans une tension assourdissante.

Vanessa Théodoropoulou
Historienne de l'art,professeur à l'ESAD TALM-Angers

Texte écrit pour l’exposition « Piétinés comme du raisin regonflés par le destin » au « Pavillon » Pantin, 2010.









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